Réalisateur·iceGraphisteParis

Laura Hervé

Laura Hervé

l’interview

Interview par Marie 25 octobre 2026

Merci de nous accorder du temps. Peux-tu te présenter brièvement ?

Moi c’est Laura Hervé et je viens d’un petit village près de Valence. En général, je dis que je suis “artiste visuelle”, c’est un terme qui englobe plein de techniques. Mais je dis aussi que je suis réalisatrice, parce que c’est un métier vers lequel je me penche de plus en plus.

Quel est ton parcours ?

Au lycée, je faisais un peu de dessin à côté des cours, j’ai toujours été attirée par ça. Après le bac, je suis partie à Montpellier pour faire une première année de Prépa Arts Appliqués, puis je suis arrivée à Lyon pour des études de mode. Avec mes potes, on avait constitué un groupe d'amis créatifs. On sortait en concert, on faisait des clips, j'avais déjà un pied dans le travail même si ça n'était pas rémunéré.

Après mes études, j'ai voulu me lancer en freelance à 100%. Sur l’aspect financier, c'était un peu la galère. Je me suis débrouillée comme je pouvais, j’ai fait des petits jobs, j’ai été vendeuse chez Pull and Bear, des trucs qui m'ont rendu très malheureuse. Je suis allée à la mission locale et il y a ce qu'on appelle le CEJ (Contrat Engagement Jeune), c'est une aide financière de l’État pour les jeunes. Je gagnais environ 520 balles par mois, ça me permettait de survivre. J’ai préféré vivre comme ça et pouvoir me développer à fond, plutôt que d'avoir un job qui me prend de l'énergie. C'était un peu la course, j'avais un compte à rebours, il fallait que je me donne à fond. J'ai commencé à faire du graphisme, ensuite pour compléter avec la photo pour y apporter ma matière, puis mon appareil disposait de l'option vidéo, jusqu'au moment où je me suis sentie limitée dans ma créativité. Manque de moyens, je faisais des clips avec mon petit boîtier, je me disais “il me faut une équipe, il me faut une grosse cam”. J'étais dans une impasse. J’ai essayé de faire mes propres réal en 3D. J’ai tout appris et j’ai commencé à faire des trucs de plus en plus cool visuellement. On a commencé à m'appeler dans les labels, et on en est là !

Laura Hervé

Je me suis dit : si je veux, je peux être bonne partout, à condition que je travaille. Je peux être libre de faire ce que je veux.

Laura Hervé

Est-ce que tu te projetais à travailler dans l’univers de la mode ?

Non, pas du tout. C'est comme si j'étais convaincue à 100% que j'allais finir dans l'art, que j'étais faite pour ça et pas pour autre chose. J'étais tellement passionnée de tout que je ne savais pas vers quelle branche me diriger. Pendant mes études, j'étais en mode “stratégique” : la mode m'a attirée parce que le vêtement, je trouve ça trop important, ça crée ton identité. C'est trop passionnant de créer des vêtements, des textures, des formes et au début je me suis dit : pourquoi pas faire mon métier là-dedans ? Et finalement en faisant mes études dans ce secteur, je me suis rendue compte que ça allait être difficile, j'avais des difficultés en couture. Alors que le côté vision, stylisme, j'étais forte. J'ai commencé à prendre en photo mes vêtements et je me suis rendue compte que j’aimais trop faire la DA de mes shoots. C'est par ce biais-là que j'ai compris que j'avais une attirance pour la conceptualisation des choses, plus le côté “vision”.

A quel moment t'as compris que tu ne voulais pas te spécialiser et porter plusieurs casquettes ?

Depuis petite, la routine m'énerve. Je m'en rendais compte dans des trucs quotidiens. Quand tu joues, il y a des gens qui sont focus pendant 4 heures. Moi j’ai besoin qu’il se passe des choses, qu'on ne s'ennuie pas. Même à l'école, j'aimais bien le fait qu'il y ait de la diversité dans les matières, qu'on change souvent de sujet. Par exemple, en histoire-géo, si on est sur le même chapitre pendant 3 mois, ça va me saouler. Changeons de période ! Puis plus tard, ça s'est confirmé quand j'ai commencé avec mes potes à Lyon et que, le week-end, quand je les rejoignais en tournage, certes j'étais là pour faire les photos de plateaux, mais quand je voyais mon pote qui réalisait, j'avais envie de faire ça, que mes idées prennent forme en vidéo et pas que en photo. Je me suis dit : si je veux, je peux être bonne partout, à condition que je travaille. Je peux être libre de faire ce que je veux. En termes de représentation c'est plus difficile en revanche parce que les gens ne savent pas comment me catégoriser.

Est-ce que tu fais la différence entre le terme de “directrice artistique” et de “réalisatrice” ?

La réal se diffère de la DA mais ils peuvent aussi s'associer. Ça dépend aussi de la connexion que t'as avec l'humain en face de toi. Certains clients deviennent des personnes avec qui tu crées un lien, et dans ce cas, ça devient plus naturel de créer une DA ensemble. Pour ma part, la direction artistique intervient à partir du moment où c'est la personne en face qui me le demande. Certains artistes ont déjà une identité de ouf, ils sont très sûrs de ce qu'ils veulent, ils ont du goût ou ils ont déjà une attirance pour quelque chose, du coup ils te tendent une perche et toi tu t'adaptes. D'autres sont un peu perdus, ont plus de mal à trouver une identité. Soit ils ne sont pas clairs et je leur demande “est-ce que tu veux que je te fasse un univers ou pas ?” et on verbalise ça ensemble.

Comment tu passes d’un morceau à un clip ?

Je demande tout le temps la musique ou la maquette. Je vais l’écouter en boucle et visualiser des images. Mon processus est très intuitif au début, rationnel après. J'écris plein de trucs sur papier, je trouve ça différent qu’écrire sur un format numérique. Je fais ça en boucle, jusqu'à avoir pas mal d'idées et certaines vont plus m’impacter visuellement. Je commence à structurer et à switcher en mode rationnel. Puis vient une phase créative, où j’essaye d'imaginer le clip, en complétant des choses, dans une démarche plus logique en termes de production.

Je mets toujours la main à la patte, pas parce que j’ai un besoin de contrôle, mais parce que j’ai un besoin de créer.

Laura Hervé

Qu’est ce qui te plait le plus dans la post-production ?

L'idée de sublimer des images brutes. De base, dans la photo, j'aime trop la retouche parce que tu peux pousser les couleurs. Les VFX, la 3D, c'est aussi ce truc de rajouter un peu de magie, des choses qui ne seraient pas possibles à l'œil nu, dans la vie réelle. Je trouve ça trop beau de rendre les images plus spectaculaires.

Quels logiciels utilises-tu ?

J'utilise énormément Photoshop, Lightroom, la suite Adobe tout simplement. Après Blender pour la 3D principalement, j'essaye d'être sur ZBrush, je suis en plein apprentissage. Je suis aussi sur TouchDesigner.

Est-ce que tu fais toujours ta post-production sur les projets que tu réalises ou c’est une tâche que tu arrives à déléguer ?

Pour la dernière réal que j'ai faite, j'avais une équipe de post-prod et c'était trop cool ! Je mets toujours la main à la patte, pas parce que j’ai un besoin de contrôle, mais parce que j’ai un besoin de créer. Chacun fait son truc, on se dispatche les missions. Je fais en sorte de ne pas trop me surcharger, comme je suis la réal, il faut aussi que je sois là pour répondre aux questions. Mais oui, j'ai pour ambition d'avoir une équipe plus tard.

Un clip qui t’a particulièrement marquée ?

Je me rappelle qu’en 2020, le clip de Niska et 13 Block “Tieks” m’avait grave impressionnée. Il y a plein de trucs qui se passent dedans, je trouvais les effets trop bien, il m'avait donné envie de créer plein de choses et justement de voir que même un clip de rap ou d'en cliché on est très limité créativement, bah non c'est possible en fait d'y mettre plein d'effets, de sortir un peu de la zone de confort.

En tant que réalisatrice et jury du Plein Format Festival pour le prix du montage, est ce que tu trouves qu'aujourd'hui il y a une uniformisation des esthétiques dans les clips musicaux ?

On est des humains et on vit constamment avec des tendances. Pour les clips au final c'est la même chose : en ce moment on voit beaucoup des clips en 4:3, beaucoup plus cinématographiques, avec du grain, là où avant on était en 16:9 sur tout autre chose. Là où ça commence à me gêner c'est quand tu es à 100% dans les tendances. Je suis d’avis qu’il faut quand même essayer de pousser la créativité. Rester dans les tendances, c'est quelque chose que tu fais aussi quand t'as pas confiance en ta vision. J'imagine qu’il y a des gens qui veulent s'insérer dans le milieu et qui pensent qu’il faut aller dans ce sens pour plaire alors que non ! Je suis contente d'avoir cette posture de jury cette année parce que je trouve intéressant d’essayer d'avoir un œil critique tout en ayant une ouverture. Je vais essayer de privilégier les jeunes réal qui ont un peu d’audace.

L’avantage du statut d’indépendant, c'est la liberté. C'est vraiment une de mes valeurs principales.

Laura Hervé

Quels sont les avantages et les inconvénients au statut d’indépendant dans ton métier ?

Les premières années sont super difficiles parce que tu dois à la fois développer tes compétences artistiques, techniques, développer ton réseau, et en plus gérer ton entreprise. Tu fais les choses mal, les devis, les factures… Tu apprends sur le tas. Mais l’avantage, c'est la liberté. C'est vraiment une de mes valeurs principales. Tu gères ton emploi du temps, tes budgets, tu crées ce que tu veux. J’adore travailler de chez moi aussi. Ça me permet de mieux me connecter à ma créativité que si j'étais dans un bureau. Je trouve que créer, ça reste quelque chose d’intime.

Laura Hervé

Comment tu gères le fait de travailler sur différents projets simultanément ?

Je n'hésite pas à prendre plusieurs projets en même temps, surtout parce que financièrement je n'ai pas le choix ! Mais j'ai compris que dire oui à tout était une erreur. Tu te fatigues et tu finis avec quatre projets “mid”. Donc je jauge la difficulté du projet et en fonction j'en prends plusieurs. J'organise mon emploi du temps comme je veux et comme je n'aime pas la routine, c'est trop bien de pouvoir switcher entre plusieurs projets dans la journée. Ça me permet de ne pas sombrer sur ma chaise. Je pense que je serais plus en galère si j'avais une seule discipline, mais là on peut m'appeler pour plein de choses différentes donc ça va.

Comment as-tu développé ton réseau ?

Ça a commencé à Lyon, via les réseaux sociaux aussi, puis à Paris, où j’ai développé une toile un peu plus large. Ça va très vite. Tu fais une soirée, tu connais quelqu'un en 3D, on va dans les locaux d’un tel, et hop, tu rencontres cinq nouvelles personnes en 3D d'un coup ! Aussi, dès qu'on m'appelle quelque part, je me déplace, je n’ai jamais été flemmarde. Ce monde reste un microcosme de ouf, donc tout le monde est amené plus ou moins à devenir amis, ou du moins collègues. On connaît nos forces et nos faiblesses. J'aime beaucoup le lien humain et il y a un côté affect où on a envie de s’aider, d'aller le plus loin possible dans les projets. Mais je suis pas du tout du genre à rester dans mon coin, si je dig sur un compte Instagram et que le travail est trop cool, bien sûr que je suis ouverte à bosser avec cette personne !

Je suis ultra intuitive : j'écoute, je ressens et ça donne des couleurs.

Laura Hervé

Ton travail est empli de symbolisme, d'où viennent tes références ?

C'est un truc qui étonne de ouf mes proches mais pour le coup je regarde pas énormément de films ou séries. Depuis que je suis petite, j'ai l'impression d'être dans une course toute seule, où il faut que je réussisse vite. Donc j’ai éliminé pas mal de sources de divertissement. Je préfère investir mon temps à créer ou écouter de la musique. Je dirais que mes inspirations sont un ensemble de plein de choses. Je suis très attentive à ce qui se passe dans ma vie quotidienne, dans les relations que je vis. Je suis intéressée par les métaphores, je vais regarder les significations pour tout. Dès que je rencontre quelqu'un, je vais regarder l'étymologie de son prénom. Mes rêves me nourrissent beaucoup aussi. Ces images, je les dessine ou je les écris. Je suis ultra intuitive : j'écoute, je ressens et ça donne des couleurs. Je suis aussi une grosse diggeuse de son, j’écoute toutes les sorties de la semaine, dehors je suis tout le temps prête à dégainer mon tel pour Shazam. J'ai l'impression que musicalement, je suis attirée par plusieurs couleurs : celle du rap que j’écoute depuis jeune est rouge comme le rock d’ailleurs, avec énergie dure, déterminée, le côté plus pop et RnB violet, et pour moi le bleu est plus deep, onirique ou expérimental, une artiste comme Oklou se trouve dans cette vibe-là par exemple. Puis le orange pour les musiques qui me procurent plus de joie et d’amour, l’afro, shatta, latino, plus orange...

Est-ce qu'il y a un.e artiste avec qui tu rêverais de collaborer ?

En vrai, Lady Gaga, elle est incroyable. C'est celle qui a des visuels tellement inspirants depuis la nuit des temps. Tout ce qu'elle crée, c'est de l'innovation. A$AP Rocky, Grimes, Kendrick Lamar… Crystal Murray par exemple aussi dans la scène française, j'aime beaucoup sa DA. En fait, je vais aimer collaborer avec tous les artistes qui sont très attentifs à leur identité visuelle.

Une anecdote d’un projet qui ne s’est pas passé comme prévu ou sur lequel tu as rencontré des difficultés ?

Pour le dernier clip que j'ai sorti pour Vacra et La Rvfleuze “Fille à Papa”, les deadlines étaient très serrées, on a eu trois jours de tournage, pleins de galères, et trois jours de post-prod (montage, VFX, 3D et étalonnage). J’étais avec trois potes à moi et on a fait trois nuits blanches. On se relayait, ils dormaient sur le canapé pendant deux heures, puis ils se réveillaient et revenaient sur l'ordi. On ne bougeait pas de là, c'était... Ça l'a fait, avec beaucoup de difficultés, mais ça l'a fait.

Laura Hervé

Aussi, pour le clip de Nesbo “Regarde-moi”, produit en indépendant avec très peu de budget, on était une petite équipe et on est partis tourner à la montagne. Je suis partie solo dans un premier temps pour faire du repérage pendant une journée. J'avais repéré deux trois spots mais j'ai passé énormément de temps 2 jours avant le tournage sur Google Maps en vue satellite pour essayer de trouver des coins qui étaient esthétiques. Je notais les coordonnées GPS et je les foutais dans le découpage technique à côté des plans. Ça a causé des soucis d'avoir manqué de repérage, surtout dans la neige parce qu'on est arrivés sur les points de coordonnées et les routes étaient bouchées à cause des avalanches, le paysage avait changé. Mais en ayant cette idée, je me suis dit qu’à part “Fusil” de SCH, il n'y a pas de clips stylés dans la neige. Donc peu importe que ça plaise ou non, ça marquera les esprits.

Que penses-tu de l’utilisation de l’IA dans les métiers créatifs ?

L’IA pour moi c'est un outil. Je suis de la team d'essayer de s'adapter à ça, tout en gardant une certaine éthique. On est dans une société qui se veut progressiste et surtout dans la production constante. Dans l'industrie musicale, tout doit aller très vite. Les gens extérieurs ont tendance à critiquer l'utilisation de l’IA alors qu'en interne, on nous impose des budgets et rémunérations moindres, avec des deadlines horribles où on n'en dort pas. Des fois ça facilite d'utiliser l’IA pour générer un truc et après on le re-sublime derrière avec notre patte. L’IA ne remplacera jamais la sensibilité et les émotions d’un humain. On arrive dans une nouvelle ère et il va falloir s'adapter aux nouvelles problématiques qui vont apparaître.

Je crois que c'est un conseil super important de ne pas viser trop haut et commencer par simple, pour bien faire les choses.

Laura Hervé

Est-ce qu'à l'avenir il y a des formats différents que t'aimerais expérimenter ?

J'aimerais déjà continuer dans tout ce qui est clip ou pub, pousser a fond les images trop belles, esthétiques, impressionnantes. Dans certaines pubs, il y a vachement ce côté sensoriel aussi. J'aime beaucoup aussi la scénographie, proposer des visuels ou des choses dans des évents. La fiction viendra peut-être plus tard, je veux d'abord développer encore plus la forme.

Est-ce que tu aurais un conseil à communiquer à une personne qui aspire à devenir réalisateur.ice ?

C'est important de bien s'organiser, de documenter les choses, d'avoir des découpages techniques carrés. Parce que c'est ça qui t'aide à te repérer et à structurer ton projet. Et plus sur la partie créative, je pense que c'est important quand tu veux débuter dans la réal ou dans n'importe quelle autre discipline, de juste commencer par des idées simples, comme ça, t'as le contrôle sur tout, tu peux tout bien exécuter. C'est comme la photo : tu peux faire des photos magnifiques avec une seule lumière, un bon angle, t'as pas besoin de te compliquer la tâche avec tout un setup live de zinzin. Je crois que c'est un conseil super important, de ne pas viser trop haut et commencer par simple, pour bien faire les choses.